L'unité de la syntaxe test

Hendrik Pos

Translated by Patrick Flack

pp. 81-106


I. Introduction

A. Le problème de l’unité de la syntaxe.

Le langage construit diverses unités complexes avec les éléments significatifs dont il dispose. Ces unités consistent tantôt en un groupe de mots, tantôt en une phrase, tantôt en un ensemble de phrases. Pour notre objet, les différences entre ces trois sortes d’assemblages importent peu, et on pourrait à la rigueur en distinguer quelques-uns de plus. L’essentiel est que, dans la masse infinie des données linguistiques, certains types de construction se retrouvent constamment. C’est la syntaxe qui classe les constructions d’après leur type. Il y a, par exemple, le modèle de construction substantif + attribut qui englobe d’innombrables données linguistiques. Or, on peut dire qu’en conformant certains groupes d’éléments à un modèle déterminé, la syntaxe unifie ces groupes. Il est évident, par exemple, que les parties du discours sont les résultats de telles unifications. D’où la question que voici. Si la syntaxe va toujours en unifiant les données linguistiques, ne finit-elle pas, en subsumant les synthèses inférieures sous de plus vastes, par réduire progressivement le nombre des unités ainsi consti­tuées – et même celui des facteurs unifiants – pour aboutir à une dernière et unique unité contenant toutes les autres ? La réponse va presque de soi : jamais la syntaxe n’achève ce processus ; l’unification s’arrête bien avant son terme et ne dépasse pas un certain niveau. Arrivé là, l’esprit unifiant ne peut plus que rebrousser chemin, car au-delà, ce serait le vide.

Et pourtant, ne pourrait-on pas admettre que ce sommet hors d’atteinte, qui domine la pyramide des unifications linguistiques, doit exister, qu’il est au fond la syntaxe même, c’est-à-dire que toutes les unités subordonnées en sont le produit et que c’est lui qui les relie ? Supposition qui n’empêche nullement de s’en tenir en fait au plus haut degré d’unification réellement atteint, au degré de ce qu’on appellera avec Aristote les catégories fondamentales, et qui, pour être pratiquement le plus élevé, ne paraît pas très proche de l’unité suprême. Bien que résultant d’une unification longtemps poursuivie, les catégories syn­taxiques restent en effet fort distinctes. Ces fruits si tardifs de l’effort unifiant, loin de se ressembler en tous points, conservent des différences notables et persistantes. Dans la phrase, le sujet, le prédicat, le complément, le nom, le verbe jouent chacun un rôle dont l’importance tient justement au niveau élevé auquel ils appartiennent, rôle d’autant plus important que le nombre des éléments concentrés est plus petit – il n’y a que peu de catégories essentielles – et que leur coordination est tardive. Nous concevons ainsi que la syntaxe arrivée à son plus haut degré d’unification semble y manifester une tendance contraire, une tendance à la diversification, qui impose aux unités aspirant déjà à se fondre en une unité supérieure des distinctions plus rigoureuses encore qu’aux étapes précédentes. Mais le but de la présente recherche n’en est pas moins de montrer qu’en un autre sens ces différences particulièrement tenaces des catégories grammaticales s’effacent malgré tout et tendent d’une façon moins directe­ment saisissable vers une ultime unité. Sans être chose palpable, l’unité des phénomènes syntaxiques est à notre avis bien autre chose qu’un mot. Sa trace ne pourra être suivie qu’à travers le domaine de la linguistique historique et comparée. Elle se dissout quand on essaie de la saisir hors de ce champ fécond.

B. LE MOULE. RÉDUCTION DE LA FORME « SUJET-PRÉDICAT ».

Une première orientation vers l’unité de la syntaxe se dessine quand on essaie de trouver le moule commun d’où procèdent les principales catégories. Un tel moule devra envelopper toutes les applications pratiques des catégories. Or ce moule existe, nous semble-t-il, et on peut en déterminer la formule. S’il n’a pas de nom grammatical, s’il n’est pas un phénomène lin­guis­tique classé, c’est précisément parce que la grammaire est déjà le domaine des distinctions, parce qu’elle ne commence qu’avec les cas concrets, alors que, par définition, le moule sera pré-grammatical ou, si l’on veut, hyper-grammatical, puisque les catégories de la syntaxe en dérivent. Il nous paraît être simplement l’unité de sens de toute suite d’éléments significatifs. Et comme une série contient au moins deux termes, c’est l’unité de deux termes successifs qui constitue à notre avis le fait fondamental du langage. C’est là une unité d’ordre interne et intellectuel. Elle ne coïncide pas avec la forme « sujet prédicat » qu’on présente habituellement comme le moule de toute phrase. Justement parce que la dualité « sujet-prédicat » se limite à la phrase – et dans ce domaine même elle souffre des exceptions – elle n’est qu’un cas spécial d’un genre supérieur. L’unité de deux termes succes­sifs, dont nous voulons parler, comprend d’autres entités linguistiques que la phrase : la construction attributive, le mot composé, le substantif déterminé, etc. (qu’on met ordinairement à part, parce qu’on les considère comme des éléments de la phrase et non comme des constructions co­ordonnées à la phrase). La forme binaire générale qui leur sert de base est aussi bien représentée par homo gaudens et par hominis gaudium que par homo gaudet : elle s’étend à toutes ces formes sans exception. Les deux premières ne diffèrent pas essentiellement de la dernière, prétendons nous, et si d’aventure la langue ne disposait pas des différences entre l’indicatif et le participe, ou le nominatif et le génitif (ni de tous les avantages qui s’y rattachent), elle s’en passerait sans trop de dommage, hominis gaudium étant l’équivalent de homo gaudet et capable, le cas échéant, d’en faire fonction. Sans doute, homo gaudet donne plus nettement l’impression d’une proposition achevée, alors que hominis gaudium ne paraît être qu’un énoncé incomplet. Mais entre ces deux expressions il n’y a guère d’antre différence objective qu’entre une indication de réalité, d’une part, de pure possibilité, de l’autre. Homo gaudet est une affirmation, hominis gaudium exprime une simple représentation. Toutefois, cette différence est-elle profonde et irréductible ? Si l’on s’en tient au contenu même des données linguistiques, il devient très difficile de distinguer rigoureusement le possible du réel. Ils ne se dissocient que lorsqu’on les sépare du reste et qu’on leur applique les dénominations abstraites de réalité et de possibilité dont nous venons de faire usage ; mais la distinction s’efface dès qu’on se reporte à la teneur concrète d’un énoncé quelconque. D’ailleurs hominis gaudium n’exige pas néces­saire­ment et partout un prédicat, car le second terme en contient tout l’essentiel.

L’équivalence de homo gaudet et de hominis gaudium est attestée par une construction telle que homo bonus, équivalent latin de l’homme est bon, un homme bon, un homme qui est bon. La deuxième traduction peut sembler exiger un prédicat ; et pourtant le latin n’exprime pas autrement cet assemblage en apparence incomplet que la phrase entière formulée dans la première traduction. Point n’est besoin de nier que la construc­tion latine a tantôt la valeur d’un groupe de mots et tantôt celle d’une proposition : il suffit que la langue latine n’ait pas éprouvé le besoin de distinguer autrement qu’à l’aide du contexte les trois sens ci-dessus indiqués. Ainsi il reste vrai que la construction «sujet-prédicat» (que nous désignerons dorén­avant par SP) donne un sentiment d’unité plus fort que l’autre. Cela explique que la syntaxe ait élevé SP à la dignité de modèle et qu’elle ait refusé de mettre les autres unités complexes sur le même plan. L’institution d’un modèle conduit facilement à croire que tous les phénomènes similaires en dérivent. Mais c’est une injustice envers beaucoup d’entre eux. Bien que la construction SP soit présentée comme le moule de toutes les constructions qu’on trouve dans la langue, il n’en manque pas qui ne sont pas sorties de ce moule. L’illusion que nous combattons est analogue à celles que provoquent les autres unités gram­maticales. Par exemple, on dit souvent qu’un substantif est un nom désignant une chose, ce qui revient à penser que la notion d’objet est le modèle du substantif, et pourtant bien des substantifs incontestables, tels que mouve­ment, plaisir, néant, etc., ne désignent pas d’objets. L’idée de chose ou d’objet ne peut être le modèle sémantique que d’une minorité de substantifs. Ou encore l’adjectif est censé exprimer la qualité, alors que des mots comme gauche, réciproque, futur, sont certainement des adjectifs tout en n’in­diquant pas des qualités. Pour être la plus frappante et celle qui nous donne le plus fort sentiment d’unité, la construction SP n’est donc pas le moule que nous cherchons, parce qu’elle ne peut avoir produit toutes les autres. SP est simplement, parmi les constructions syn­taxiques, celle qui a le plus de relief. Nous voulons dire par là que l’unité de sens s’y accuse le moins. Rien, en effet, dans la forme SP ne témoigne particulièrement de cette unité. Celle-ci est purement intérieure et intellectuelle ; au dehors, elle ne se trahit ni par la ressemblance des éléments (qui sont géné­rale­ment de radical différent), ni par leur succession indissoluble, puisque S et P ne peuvent être séparés par d’autres éléments de la phrase.

À proprement parler, la construction SP masque ainsi de plusieurs façons l’unité de son sens et en prouve indirectement la nature tout intérieure en montrant à quel point cette unité est conciliable avec la diversité et la distension des éléments linguistiques destinés à l’exprimer. L’unité interne peut être la plus forte et la plus sensible au moment même où la disparité et le développement des éléments deviennent extrêmes. On est ainsi naturellement amené à se demander si cette hétéro­généité et ce déploiement ne sont pas les conditions les plus favorables aux unités internes fécondes. Pour répondre à cette question atténuons progressivement le relief qui carac­térise SP et l’empêche d’être la forme fondamentale que nous cher­chons. C’est par ce procédé que nous découvrirons le moule originaire dont toute construction syntaxique porte l’empreinte.

On atteint déjà une forme plus simple quand on réduit le relief de SP en n’y laissant subsister que la différence grammaticale entre le sujet et le prédicat, qu’on prendra à cet effet parmi des mots de même racine: rex regnat, la fleur fleurit. Mais, d’abord, toutes les langues ne s’y prêtent pas également. Imperator imperat, dux ducit ne peuvent se rendre en français par des termes se ressemblant autant. En second lieu, et le fait est plus important encore, même quand une combinaison de ce type est possible et tolérée par l’usage, le sentiment immédiat du sujet parlant la rejette et, loin de la considérer comme la construction la plus satisfaisante et pouvant servir de modèle, n’y voit qu’une forme mutilée ou déchue. La fleur fleurit ne nous offre pas de sens assez plein parce que nous attendons du prédicat tout autre chose que la simple répétition du sujet. En simplifiant SP dans l’espoir d’atteindre le moule originaire, nous voilà donc arrivés à une forme plus secondaire que celle dont nous étions partis !

Dans dux ducit, la différence grammaticale entre les deux dérivés de la racine duc est conservée. Les désinences nomi­nale et verbale marquent une distinction qui est comme un lointain souvenir de l’hétérogénéité prononcée du type normal dux contionatur. Qu’est-ce qui résultera de la suppression du dernier résidu ? Une forme SS où le second S ne se distinguera du premier que par sa position. Ici le relief est moins prononcé encore que dans l’exemple précédent. Que se produit-il alors ? Le sentiment linguistique commun, habitué qu’il est aux dif­férences bien marquées entre S et P, tiendra le deuxième S pour une répétition involontaire de sujet plutôt que pour un prédicat authentique. Mais, si l’on franchit le pas d’y reconnaître un prédicat, on s’aperçoit – en même temps qu’on vide la phrase de sa signification pour ne plus s’attacher qu’à la forme – que le symbole le plus sobre de l’unité binaire, c’est l’un répété. Mieux que la forme SP où sujet et prédicat restent différents, SS représente le moule du langage. L’un reproduit après soi-même et distingué de soi par l’intervalle de temps, l’un conservé dans ce qui suit et distingué du conséquent par la seule succession des termes peut paraître la véritable forme originaire.

Cependant tout est-il dit et n’y a-t-il pas lieu de procéder à une troisième réduction ? Il ne subsiste que S et la distinction entre S et S, qui est la succession même. Des deux éléments, le plus fondamental est la succession. S, pouvant être mille choses différentes mais déterminant toujours la succession, ne saurait surgir sans celle-ci. Et la succession, tout en étant déterminée par au moins un S concret demeure invariablement succession, ses différentes actualisations ne se distinguant que par d’acces­soires qualités concrètes.

La vraie base de SS est donc la succession. Et celle-ci, n’ayant pas en soi de contenu linguistique, n’est que le silence du pur devenir. C’est ce silence qui est à l’origine de toute expression. La succession – la moins stable des dualités et la plus identique à elle-même – est l’origine du moule même d’où sort toute construction linguistique. Il n’est donc pas permis de prendre la succession pour ce moule. Ce dernier en provient avec bien d’autres formes. Ce qui distingue chaque couple SS de la succession pure ne saurait être la dualité qui le constitue ; cette différence provient seulement de la langue ; c’est la langue qui fournit à la succession la matière grâce à laquelle elle peut être moins vide que le temps sur lequel elle prend appui. Plus vide que la langue, la succession est en un sens plus puissante, car l’articulation qui commence et finit ne fait que se relever et replonger dans la succession.

Revenons maintenant à la forme SS que nous considérons comme l’origine de SP, bien que nous ne l’ayons obtenue que par une réduction de SP. Est-il concevable que SS soit aussi le moule de SP ? Ce n’est possible que si le moule ne doit pas être plus complexe que ce qui en sort. Mais déjà la base du multiple, c’est l’unité, l’origine des unités le néant. En matière de linguistique, la variété de ce qui s’exprime relève de l’unité qu’elle a dans l’intelligence. Le moule n’est du reste pas seulement une forme qui transcende la réalité du langage ; il lui arrive aussi – encore que ce soit rare – d’y prendre place ; SS s’emploie quelquefois. Dans la hiérarchie d’importance figurée par l’échelle que nous venons de parcourir, SS n’est que la forme la plus humble et SP la combinaison la plus féconde et la plus fréquente. N’empêche que SS, première réduction réussie de la différence entre le sujet et le prédicat, succession pure et vide, est le récipient commun de tous les contenus linguistiques.

II. Types de construction

A. SUBSTANTIF + SUBSTANTIF.

– Dans ce qui suit, nous emprunterons nos exemples au grec, au latin et aux langues modernes. Commençons par les constructions substantives. Quelle forme prend la construction SP si on n’y admet que des substantifs, limitant par là le relief de l’expression ? La tendance au plus grand relief n’en est pas supprimée. On observe les degrés suivants de tension séman­tique entre les deux termes : 1° S et S sont un même nom ; 2° Ce substantif unique prend deux cas différents, le nominatif et le génitif, par exemple, ou le nominatif et l’accusatif ; 3° S et S sont deux noms différents au même cas ; 4° Noms et cas diffèrent.

La dernière variété jouit de la plus grande faveur ; c’est aussi celle qui donne le plus de promesses de fécondité. La troisième pourrait à la rigueur recevoir le second rang. Quoi qu’il en soit, en se combinant, les substantifs exploitent bien toutes les possibilités de relief, dans la mesure où leurs propres lois le permettent. La déclinaison leur en offre le moyen. Le cas d’un substantif ayant été déterminé par le contexte, tous les substantifs qui dépendent du premier prendront de préférence un autre cas. Dans nos langues, c’est le génitif qui sert ordinairement à établir la relation. Dans les langues classiques, où d’autres combinaisons font défaut, le génitif prend toutes les significations que nous exprimons par des moyens différents, et ces significations sont si variées qu’on ne saurait les résumer en une seule formule. Le génitif est alors tantôt possessif, tantôt objectif, tantôt subjectif, et tantôt il exprime l’origine, ce qui revient à dire qu’en soi-même il a tout au plus la signification générale de rapport. Encore n’est-ce pas là caractériser la fonction du génitif, qui est proprement de rehausser, suivant la loi du plus grand relief linguistique, les rapports déjà établis et exprimés par la seule succession des termes.

Dans l’analyse précédente, le type SS nous a paru plus originaire que son voisin plus différencié SP. Nous ferons une constatation analogue à propos des variétés de SS. La simple répétition d’un même nom est le prototype, l’union de deux termes différents une combinaison dérivée. Toutefois, la forme originaire (et qui en prend une dignité plus haute) est-elle aussi susceptible de remplacer effectivement les formes les plus relevées et les plus riches ? La plus grande fréquence de ces dernières n’est-elle pas la preuve que le sentiment linguistique commun a raison de leur conférer une valeur supérieure ? Mais, à y regarder de plus près, il semble bien que l’usage commun ne soit que le produit du sentiment commun et qu’il ne saurait donc servir de critère absolu, car on trouve chez les poètes des tournures plus essentielles.

En effet, dans la poésie grecque, le génitif est parfois remplacé par la juxtaposition de deux substantifs différents mis au même cas. Restreint en prose à quelques exceptions, cet usage est plus étendu dans la langue poétique. Sans doute, du point de vue de la prose et de ses lois, c’est une licence, et l’expression peut sembler moins adéquate. Mais ce n’est qu’une apparence. Une fois vaincu le manque d’habitude, on s’aperçoit que la tournure d’ordinaire plus relevée vient du langage plutôt que de la pensée. Si le poète renonce à cette tournure, c’est qu’il réussit à se faire comprendre tout en se libérant d’une distinction inutile, ou pour la moins, extrinsèque. Les formes se justifient en définitive par leur intelligibilité. Et puisque la « licence poétique » s’entend fort bien, c’est que la façon de parler habituelle n’est pas la seule légitime. Des formes telles que οίκέτην βιόν (Eur., Ion, 1373) et γέρουτ’ όφθαλμόυ (Eur., Or. 529) peuvent passer pour au moins supportables, puisqu’elles sont compréhensibles, même quand on y voit des altérations du type normal. Mais il faut aller plus loin encore et montrer que la construction poétique est plus fidèle à l’intuition originaire que la forme plus distincte et plus répandue. À cet effet, faisons remarquer que le morphème distinctif (désinence exprimant un cas ou mot vide tel que de, à, etc.), bien que destiné à préciser le rapport entre deux substantifs A et B, est de nature à masquer ce qu’il y a d’essentiel dans ce rapport, c’est-à-dire ce qui le caractérise en toute circonstance. Examinons d’abord la nature du morphème, plus spécialement sa contribution à la structure sémantique A + morphème + B, dans l’exemple pater consulis. Indiquant la dépendance entre A et B, le génitif accentue leur distinction qui, autrement, ne se marquerait que dans leur succession. Par le morphème du génitif, le rapport entre A et B devient irréversible : pater consulis n’équivaut ni à patris consul ni à pater consul. Le morphème spécifie que A n’est pas à B ce que B est à A. Il n’en est pas de même dans la forme encore indifférenciée pater consul, dont l’ordre est réversible. Si ce rapport est exprimé tant par pater consulis que par pater consul, – et, tout compté, pas mieux par l’un que par l’autre – c’est que toute expression de rapport est im­man­quablement tronquée et partiellement fausse. Le pur rapport comporte nécessairement la possibilité du choix dans l’ordre des termes. Déjà la simple succession des mots (sans morphème additionnel) ajoute donc au rapport une déter­mination qui le dénature en le limitant. À plus forte raison en sera-t-il ainsi de la déter­mination par le génitif. Νεανίας λόγους (Eur., Alc., 679) évite cette dernière altération, On dira qu’en évitant toute détermination excessive νεανίας λόγους suggère que λόγοι = νεανίαι, alors que l’auteur n’a pas voulu dire cela mais : λόγους νεανίου ou νεανιών. L’objection ne serait pourtant valable que si la juxtaposition de deux noms au même cas devait obligatoirement faire fonction de toutes les autres combinaisons. Mais pareille exigence supposerait que n’importe quel cas précise, détermine, spécifie le rapport des deux termes, alors que, selon toute vraisemblance, ce pouvoir de détermination n’appartient qu’à la différence des cas. Voilà pourquoi il semble plus juste d’admettre que dans λόγους νεανίας la fonction de détermination dont se charge si volontiers le langage est suspendue par l’identité des cas. Si λόγους et νεανίας sont tous deux à l’accusatif, cela tient au verbe dont ils sont des compléments, et non à leur rapport mutuel. Ce n’est pas l’identité du cas, mais la juxtaposition de A et B, qui exprime leur rapport. Ayant renoncé à la précision qu’aurait apportée la différence des cas, le poète est parvenu à maintenir l’expression sur un plan plus voisin de la pensée originaire.

Considérons maintenant le changement apporté par l’intro­duction d’un morphème, en nous en tenant pour plus de clarté au morphème de. Quand on dit que de met en rapport A et B, on suppose que sans de le rapport n’existerait pas. Mais n’est-ce pas oublier que A et B sont réunis par la pensée même? Là est le véritable rapport qui sert de base à toute spécification linguistique ultérieure. De n’est donc que l’ex­pression d’une précision apportée à ce rapport, et, à son tour, cette précision peut non seulement être conçue, mais encore signifiée sans de, par la simple réunion concrète de A et B. De, mot vide et non indispensable, est bien plutôt déterminé par A et B qu’il n’en précise la relation, et nous allons même voir que, tout en ayant l’air de modifier assez profon­dément cette dernière, de la laisse à peu près intacte.

Cette contradiction entre le service apparent et la quasi-nullité du service réel vient justement de ce que de est un mot vide. En effet, si on y a recours, c’est que, comme nous l’avons déjà dit, on recherche un relief ou un appui que n’offre pas l’union pure et simple des termes1. Ainsi de n’équivaut pas tout-à-fait au pur intervalle qui unit A et B ; et, comme nous l’avons montré le rapport A-B est réversible, tandis que le rapport A de B ne l’est plus. Sans donc rien apporter de bien substantiel (A-B étant intelligible indépendamment de toute addition), l’introduction l’élément de renverse d’une façon particulière la suite AB : l’antécédent A, reconnu dépendant de B, devient logiquement le conséquent de B dont il est A. Mais on voit aussitôt que la relation précisée par de, et à laquelle ce morphème semble avoir donné un « sens » unique, reste mutuelle et non pas unilatérale : un A ne saurait s’accompagner d’un de sans qu’il y ait aussi un B, et c’est ce qui rend A dépendant de B bien qu’il le précède ; or dépendre, c’est venir logiquement après, et, comme antécédent et conséquent s’impliquent mutuellement – le conséquent supposant néces­saire­ment un antécédent et celui-ci se concevant par rapport au conséquent, c’est-à-dire, au moins en partie, grâce à lui – nous retrouvons ainsi la réciprocité fondamentale de la relation, réciprocité que de voile mais ne supprime pas. En sorte que, lorsqu’on dresse le bilan des services rendus par de, on s’aperçoit que la valeur sémantique en est presque nulle, malgré l’air que se donne le morphème d’être « quelque chose ». La contradiction signalée vient donc bien du « vide » de de.

Mais cette nullité compliquée du morphème ne s’aperçoit pas d’emblée et il s’agit de mieux l’expliquer. Il nous semble qu’on peut en rendre raison de la manière suivante. Comparons les diverses combinaisons de deux substantifs reliés par de. Que les morphèmes soient des prépositions ou non, il y en a moins que d’éléments réunis par leur moyen. Par conséquent ces éléments sont plus importants. Et leur combinaison, nous l’avons vu, vient plutôt du rapport inexprimé, mais compris, que du mot additionnel servant indistinctement à relier tant de termes différents (eau-de-vie, eau de mer, eau de Cologne, eau de pluie, espèce de géant, force de géant, aspect de géant, etc.). Or, ce que nous venons de dire de de s’applique exactement à en, à, pour, vers. À la vérité, ces morphèmes se distinguent dans une certaine mesure, dans la mesure où leur emploi les oppose, et ils en tirent une certaine importance : pot d’eau signifie autre chose que pot à eau. Mais l’emploi n’est pas toujours aussi spécialisé ; et quand l’usage relie invariablement deux termes par un unique morphème, qu’il s’agisse de signifier la provenance, l’appartenance ou la matière, il devient mani­feste qu’un tel passe-partout peut être supprimé sans dommage.

Insistons, pour mieux mettre en relief ce qu’on pourrait appeler l’indistinction fondamentale des morphèmes. Souvent ils se remplacent indifféremment les uns les autres. S’ils ne sont pas toujours interchangeables dans une même langue et n’y remplissent pas tous la même fonction, cette limitation de leur emploi disparaît au fur et à mesure qu’on élargit l’horizon linguistique, apportant ainsi une confirmation empirique à l’unité des phénomènes syntaxiques que nous nous efforçons de dépister.

a) Morphèmes interchangeables et équivalents.

La préposition pour se rend en hollandais par voor. Ces deux congénères de de sont identiques, sauf pour ce qui est de la langue à laquelle ils appartiennent. Pour n’est donc pas ex­clusivement pour, mais aussi, en certains lieux et à certains moments, voor. Toutefois, l’équivalence entre pour et voor n’est pas parfaite : départ pour Paris se traduit par vertrek naar P. Est-ce à dire que pour ne signifie pas seulement voor, mais aussi parfois naar ? Ou bien vooréquivaut-il non seulement à pour, mais encore à naar ? Si l’on observe que même en français pour se remplace souvent par à et par vers, ce fait reste incompréhensible tant qu’on s’en tient à cette seule langue, puisque ce sont là trois mots assez différents. Mais des mots qui ont tout intérêt à ne pas se confondre dans le rayon d’une seule langue peuvent sans danger abandonner ce quant-à-soi dans des langues différentes. Ainsi les prépositions voor et naar restent elles bien distinctes en hollandais ; mais ce particularisme n’est qu’idiomatique et disparaît dans la tra­duction française. De là la difficulté d’établir une équivalence exacte entre prépositions appartenant à deux langues très voisines. Malgré le nombre restreint de ces morphèmes dans toutes les langues, leur emploi y varie considérablement. (Comparer, par exemple, le français en classe aux deux expressions allemandes in der... in die Schule, en route au hollandais onderweg, par erreur à l’allemand aus Versehen et au hollandais bij vergissing, le hollandais invullen à l’allemand ausfüllen.)

Cette facile substitution des morphèmes – dont les exemples abondent – est de nature à éclairer leur intime parenté et cohésion sémantique, qui dénonce à son tour l’unité de leur origine. Certes, nous nous écartons ici de la conception ordinaire, qui voit dans l’irrégulière correspondance entre prépositions appartenant à diverses langues le signe de dif­férences irréductibles et croit devoir nous mettre en garde contre des assimilations précipitées ou injustifiées. C’est ainsi que R. Kühner-Gerth dit dans son Ausführliche Grammatik der griechischen Sprache (II, 2, § 428) : « La variation dans la correspondance des prépositions d’une langue à une autre ne nous autorise pas à attribuer à une préposition toutes les significations qu’elle semble prendre dans les traductions ». Et un peu plus loin, l’auteur ajoute : « Chaque langue a sa façon particulière de voir les choses et demande par conséquent à être expliquée par elle-même et non par une autre langue. » Eh bien, il nous paraît impossible d’appliquer ce principe en toute rigueur. Quand, par exemple, le grec άυτί est expliqué par Kühner lui-même au moyen des expressions allemandes vor, im Antlitz, gegenüber, n’est-ce pas là une preuve que l’ensemble des emplois d’άυτί ne peut être entièrement compris qu’à l’aide d’une pluralité de traductions ? Comprendre les divers sens d’άυτί n’est rien d’autre que lui substituer tantôt l’un, tantôt l’autre de ces équivalents. C’est par là que le texte grec devient parfaitement intelligible. Déjà la division en plusieurs groupes des divers emplois d’άυτί suppose une référence implicite à une autre langue, puisque, précisément, la langue grecque ne mar­que pas formellement ces différences. C’est donc surtout la nécessité de faire un choix parmi les différentes traductions possibles, qui montre explicitement tous les sens que le mot άυτί possède en réalité2.

Comment donc Kühner a-t-il pu vouloir confiner toute l’intelligibilité d’une langue dans les seules formes dont elle fait usage? C’est en se trompant sur la portée d’une constatation qui ne demeure juste qu’à la condition de ne pas être trop généralisée. Incontestablement, les langues présentent des différences sémantiques non négligeables, et les cas où un morphème doit être rendu par plusieurs équivalents dans une autre langue peuvent provenir de telles différences. Le tout est de savoir si ces différences sont irréductibles ou si elles ne sont pas au contraire propres à faire ressortir l’unité insoupçonnée des morphèmes. Le principe proposé par Kühner est donc renversé par les faits mêmes auxquels son auteur a voulu les rattacher : l’examen attentif d’un texte étranger fait refluer la pensée du traducteur vers sa propre langue ; il y prend conscience de certaines possibilités d’expression réservées à celle-ci ; puis muni de ces renseignements, il retourne au passage et en saisit alors les nuances d’une façon si claire et si certaine que l’original même paraît en fin de compte porter vor, gegenüber, im Antlitz à la place d’άυτί. En revanche, ce qui demande vraiment explication, c’est-à-dire ce qui doit être ramené à quelque chose de plus fondamental, ce n’est pas l’identité d’άυτί dans tous les cas où le grec s’en sert, mais la diversité de ses équivalents allemands ou français. Or, la projection du grec sur l’une ou l’autre de ces langues montre la relativité de certains cadres syntaxiques de cette dernière, et par contraste, une intelligibilité qui déborde largement ces cadres contingents. Qu’on imagine maintenant poussée à la limite une semblable interpénétration des langues. On verra s’effacer les restrictions accidentelles imposées par l’usage idiomatique ; ces particularités, une fois remises à leur vraie place, au lieu de continuer à occuper le premier plan, laisseront transparaître le langage universel que dissimulent les langues. Par l’adoption des tournures les plus essentielles, fussent-elles surprenantes à première vue, une langue tend à devenir dépositaire de tout ce qui peut être exprimé. Le rapprochement avec des expressions étrangères, une connaissance élargie de sa propre langue et l’utilisation habile (mais hardie, quand c’est nécessaire, et non pas uniquement conservatrice) de toutes les ressources qu’elle offre montrent bientôt à l’écrivain comme au philologue que chaque chose peut être dite de plus d’une façon. L’irrégularité des correspondances entre prépositions appar­tenant à diverses langues nous est sur ce point un indice de grande valeur.

Pour mieux l’apprécier, comparons cette correspondance avec d’autres. Nous pourrons établir l’échelle suivante :

1° Entre le latin fero et le grec φέρω, l’accord est complet jusqu’à effacer momentanément la différence des deux langues : même corps phonétique, même fonction gram­maticale (puis­que les deux mots sont des verbes), même sens et emplois à peu près identiques ;

2° Mais déjà feram ne correspond plus qu’imparfaitement à οϊσομαι; racine et flexion diffèrent ;

3° Άντί répond à la fois à contra, pro, ante et adversus.

4° Άν a tant d’équivalents latins qu’il est difficile d’en faire l’énumération exhaustive.

Quelle sera pour nous l’importance de ces diverses sortes de correspondances?Celle du premier type concerne non seule les radicaux, mais encore les catégories gramma­ticales et n’est donc pas susceptible de faire disparaître la distinction de ces dernières. Substantif et verbe demeurent chacun dans son domaine, tant qu’on leur trouve des pendants aussi parfaits. Mais une théorie n’a d’importance que dans la mesure où elle réussit à réduire de grandes différences. Nous n’avons donc à nous soucier que médiocrement de symétries achevées qui ne menacent en rien les frontières entre caté­gories. Pour prendre encore un exemple, l’équivalence entre le mot français père et le mot allemand Vater est d’autant moins instructive qu’elle est univoque et réciproque, c’est-à-dire que les deux mots se traduisent toujours exclusivement l’un par l’autre, parce qu’ils désignent une seule et même classe d’êtres. Le cadre grammatical du substantif n’est pas franchi, et cette catégorie continue dès lors à paraître foncièrement différente de toutes les autres. D’ailleurs le nombre des mots aussi parfaitement équivalents est peut-être moins grand qu’on ne pense ; mais cette discussion sortirait de notre sujet. Ce que nous nous proposions en donnant des exemples d’une telle équivalence, c’était surtout de mieux faire ressortir le caractère plus complexe et moins stable des équivalences du troisième et du quatrième type. À voir comment se correspondent les pré­positions, on dirait qu’elles ont de la peine à sauvegarder leur individualité, alors qu’en raison de leur petit nombre elles devraient la maintenir plus facilement. Il y a là un problème qui mérite une étude approfondie. Bornons-nous à éclaircir l’affinité de la préposition et du morphème. En découvrant les raisons de cette affinité, nous saisirons mieux l’unité des catégories.

b) Équivalence des prépositions et des morphèmes. Explication sémantique de cette équivalence.

Les prépositions se remplacent plus facilement dans leurs emplois et dans leurs traductions que d’autres morphèmes, et c’est un signe de l’unité de leur origine. La difficulté de se maintenir dont chacune fait ainsi preuve montre bien qu’elles ne se sont pas suffisamment éloignées de leur source commune pour atteindre une réelle indépendance. Le vide sémantique que nous avons observé dans le morphème de n’est pas moins sensible dans tous les autres. Cette faiblesse caractéristique des mots chargés de préciser les rapports peut, sans excès de hardiesse, être rattachée à la catégorie sémantique même dont ces mots font partie. Car, pour l’intuition concrète et originaire, la catégorie du rapport, c’est l’espace. L’espace est le vide qui relie les choses et les situe les unes par rapport aux autres. Tout ce qui exprime la manière dont les choses sont reliées n’est pas représentation d’un objet, mais simple détermination de ce vide. Sans manquer entièrement de contenu positif, une telle détermination continue toujours à participer de la nature du vide. Voilà pourquoi les diverses expressions des relations spatiales, pour, par, de, à, sont si voisines de sens et si transitives qu’elles se remplacent à tout moment les unes les autres. Car les positions dans l’espace changent plus vite et plus facilement que leurs objets. Un simple déplacement suffit pour que devant devienne derrière, pour qu’avant se trans­forme en après, sur en dans, dessous, dehors ou en travers. Enfin, ces relations s’impliquent toutes plus ou moins. Devant a pour corrélatif derrière, sur ne saurait être conçu que par rapport à sous, en travers que par opposition à dans le même sens, et ainsi de suite. Au contraire, les réalités subs­tantielles, leurs propriétés et leurs actions sont beaucoup plus indé­pendantes, et c’est pourquoi les verbes, les adjectifs et surtout les substantifs sont moins sujets au remplacement. Sans doute on y trouve aussi des variations. Une même chose a bien des aspects et paraît toute autre ou se transforme à nos yeux, suivant qu’elle est désignée par un nom ou par un autre. Aussi les langues contiennent elles plus de substantifs qu’elles ne désignent de choses réellement distinctes. Mais la proportion est beaucoup plus forte pour les morphèmes qui renvoient tous, en somme, à une seule et même chose, à l’espace. La grande affinité des morphèmes exprimant des rapports tient, nous a-t-il semblé, à ce que le modèle de tout rapport est en définitive l’espace. L’étendue est l’origine de tout ce qui la meuble, le vide indéfini est le fond sur lequel se détachent toutes les formes qui en dérivent, et, de même, tous les mor­phèmes proviennent du morphème zéro.

Mais ne nous trompons-nous pas ? Comment le vide morpho­logique peut-il être l’origine sémantique des nombreux objets acoustiques que sont les prépositions et les mor­phèmes ? Ce vide n’est-il pas plutôt un simple résidu, l’effet d’une abstraction supposée parvenue à ses dernières limites, la notion d’une forme dépouillée de son contenu ? La question revient à cette autre plus fondamentale : comment les élé­ments d’une combi­naison, au moins deux en extension, peuvent-ils ne faire qu’un en compréhension ?

Bien qu’étant l’origine de tous les morphèmes servant à com­biner des substantifs, le morphème zéro peut aussi exprimer lui-même un rapport quelconque, et, quand il remplit cette fonction, il abandonne son rang et ses prérogatives. C’est parce qu’on le voit figurer parfois au milieu des morphèmes dérivés qu’on en arrive à le tenir pour le moindre d’entre eux : en quittant momentanément la première place, il s’expose à se voir assigner la dernière. Mais, en réalité, ce n’est pas à côté des autres morphèmes qu’il figure, c’est au-dessus d’eux. Sa moindre détermination n’est pas un déficit et ne provient pas de la négation successive de tout ce qu’il y a de positif en eux ; elle est l’indétermination pleine de virtualités du morphème originel qui enveloppe tous les rapports possibles entre A et B, de ce morphème qu’est la réunion même de A et de B en AB.

B. LE MOT COMPOSÉ.

La combinaison réalisée par le morphème zéro (c’est-à-dire par la simple réunion des termes) étant antérieure à celles qui précisent et spécifient le rapport, il s’ensuit que SS est à son tour antérieur à SP. Et de même que la phrase SP a pour modèle la construction SS (dans laquelle les deux termes ne se distinguent que par leur forme), de même cette phrase en miniature qu’est le mot composé parcourt toute une série de degrés allant du moindre relief au relief le plus accusé. C’est ce qu’il s’agit maintenant de démontrer. On ne nous reprochera pas d’introduire à tort le mot composé dans des considérations sur la syntaxe. Car, tout comme la combinaison de deux substantifs ne se distingue pas radicalement de la phrase, de même le mot composé a ceci de commun avec la construction syntaxique qu’il réunit deux éléments en un seul. Au surplus, la transcription d’un mot composé démontre souvent son affinité avec la construction syntaxique. Par exemple, signifer ­– signa ferens, signa fert ; πατρ-άδελφος – πατρός άδελφος ; άκρόπολις – άκρα πόλις.

Le mot composé, lui aussi, a son morphème. C’est également le morphème zéro, dont l’importance vient d’être démontrée. Étudions-en maintenant le rôle sémantique.

Le principal morphème du mot composé consiste dans la place assignée aux éléments. Ce morphème n’est pas aussi variable que toute une masse de morphèmes interposés. Il ne peut choisir qu’entre les formes ab et ba. Ce choix est imposé par la succession inévitable des éléments. C’est cette nécessité temporelle (extrinsèque à l’unité du mot composé) qui, premier résultat de la chute de l’unité sémantique dans le temps, distingue ou oppose ab et ba. Cette chute aura encore pour effet de donner un sens différent à deux expressions d’une même pensée : ab prend facilement une autre signification que ba. Cette différence sémantique n’est qu’une conséquence (nullement la cause) de la différence morphologique ; bien qu’elle soit difficile à éviter, ce n’est qu’un accident, car il s’agit en principe de formuler intégralement le rapport entre a et b. Ainsi ab acquiert un sens qu’on figurera soit par a de b, soit par b de a, ba prenant alors le sens inverse. De par sa nature même, la différence entre ab et ba ne requiert qu’une expression vague ; et le morphème amphibologique de semble tout à fait propre à rendre le caractère incertain de cette différence. Néanmoins a de b et b de a se distinguent plus que ab et ba. La pure succession est plus ambiguë que l’expression, même indéterminée, d’une dépendance.

Si, dans telle ou telle langue, ab signifie surtout a qui dépend de b, c’est que cette suite de trois éléments y a pris un sens fixe et que cette langue a opté pour la dépendance ab, à l’exclusion de la dépendance également possible ba. Que ce choix ait quelque chose d’arbitraire et de contingent, c’est ce que prouvent : l° sa fréquente inconstance dans une même langue, 2° le choix inverse opéré par d’autres langues. En grec ancien, par exemple, ab prend presque toujours le sens a qui dépend de b : αστύ-αναξ, πτσλί-πορθος, μητρό-πατωρ, οίκο-νομος. Et pourtant cette même langue présente des cas tels que άυδροπορφυρεύς et άνδροκογχυλευτής, cités par Hésychius. Cela prouve surabon­dam­ment que ab admet aussi bien l’interprétation b de a que l’interprétation a de b. Si l’une de ces interprétations prévaut dans une langue, l’autre n’en est pas absolument éliminée et n’attend, pour ainsi dire, que l’occasion de s’y faire habiliter. Elle s’introduit dans les composés où le rapport sémantique entre a et b est assez clair par soi-même pour se passer aisément de toute détermination grammaticale extrinsèque. Quand, malgré le sens habituellement donné aux diverses suites ab, un certain ab concret a une autre signi­fication assez évidente et vigoureuse pour ne pas se plier à l’usage, il pourra devenir le modèle de nouvelles combinaisons ayant un sens analogue. Et partout où le rapport ne peut être qu’unilatéral et irréversible, comme dans le mot composé hollandais boom-stronk, il importera peu que l’ordre habituel soit respecté ou non. Si un étranger commet l’erreur de renverser l’ordre, on ne l’en comprendra pas moins. Quand donc le rapport sémantique des éléments est univoque, le choix de l’ordre devient facultatif. C’est seulement lorsque ce rapport est équivoque que l’ordre adopté prend de l’importance en fixant le sens de la suite ab. Mais, si fort que soit l’usage, il peut toujours être vaincu dans un cas où la signification n’est pas douteuse et où toute indication formelle serait inutile. Une telle évidence se soustrait sans peine à la règle jusqu’alors suivie. On s’en aperçoit bien dans les langues où abonde le mot composé. En voici quelques exemples. En premier lieu il est impossible de rendre par une même périphrase le sens formel de toutes les combinaisons appartenant à un même type ; en allemand Kriegszeit signifie aussi bien « temps de guerre » que « durée de la guerre » et « époque de la guerre », Kriegsgefangener = « prisonnier de guerre », Weltfreude = Freude an der Welt ou « joie de vivre », Weltweiser = sage dans toutes les circons­tances de la vie. En deuxième lieu on trouve des composés pouvant être formés dans l’un ou l’autre ordre, comme en grec moderne λαιμό-πονος = πονόλαιμος ψωμοτύρο = τυρό­ψωμο.

Dans les mots composés on retrouve par ailleurs les mêmes degrés de relief que dans la forme SP :

1° le pur redoublement, type peu répandu pour les mêmes raisons que dans la phrase ;

2° la coordination de termes appartenant à la même catégorie, par exemple ίατρό-μαντις ;

3° la combinaison de termes appartenant à des catégories apparentées (substantif et adjectif), par exemple ροδο-­δάκτυλος ;

4° la combinaison de termes appartenant à la même catégorie, mais remplissant des fonctions différentes, par exemple en grec moderne λαιμό-πονος et πονό-λαιμος ;

5° la combinaison de mots appartenant à des catégories aussi différentes que possible : νουν-εχής, έχέ-φρων, ταί-αρχος, περι-­πλους.

On voit donc le mot composé parcourir une série de degrés comparables à ceux de la forme SS qui, partie de la simple répétition aboutit à la forme SP. La structure du mot composé est une réduction de la phrase et sa parenté avec celle-ci est bien certaine. La faveur dont jouit le mot composé du type le plus relevé n’est qu’un cas de la tendance syntaxique générale à combiner des éléments aussi dissemblables que possible.

C. SUBSTANTIF + ADJECTIF.

Le mot formé de deux substantifs n’épuise pas toutes les possibilités de composition. Le relief dû au substantif dépendant et modifié n’est pas le seul réalisable ni le plus prononcé, puisque la catégorie grammaticale reste la même. Sans doute, l’adjonction d’un adjectif à un nom peut sembler ne pas être une cause de relief bien supérieure à l’adjonction d’un substantif modifié, domus patris, par exemple, équivalant à domus paterna. Mais avec l’adjectif surgit une qualité nouvelle, le morphème du genre, que détermine le contact entre les termes. En effet, en soi-même, l’adjectif ne dépasse pas la simple disposition à recevoir la marque sensible du genre, et il ne la reçoit qu’à la faveur d’un rapprochement avec un nom. Ainsi le genre morphologique a une double racine : l’aptitude de l’adjectif à se modifier et l’action modifiante du substantif. C’est dans l’influence qu’il exerce (et sur d’autres mots encore) que consiste le soi-disant « genre » du substantif. En grec et en latin, l’adjectif a jusqu’à trois genres, et l’unique « genre » du nom se réduit au comportement des adjectifs (et d’autres mots) quand ils sont mis en présence du nom. L’adjectif « s’accorde » avec le substantif sans se fondre avec lui et s’unit ainsi à lui à distance : union semi-interne et semi-externe. À son tour, la combinaison substantif + adjectif manifeste une propension à réunir des éléments aussi peu semblables que possible. L’emploi d’un adjectif ne se distinguant du substantif que par la forme catégoriale, comme dans justa justitia, est rejetée par le sentiment linguistique tout autant que la construction du type un singe qui singe. Du point de vue du sens il est même presque impossible d’unir un adjectif à un substantif de même racine, qui n’est en somme que le même mot. Car, tout comme ce n’est justement pas le singe qui singe, ce n’est pas la justice qui est juste : juste, ne peut qualifier proprement que des actes de justice. Il en est ici comme de ce que Plotin faisait remarquer sur un autre plan d’argumentation : ώσπερ τόν αίώνα αιώνιον (Ennéades, II, 7, 2). En affirmant que ce n’est pas l’éternité qui est éternelle, Plotin (qui ne songeait pas le moins du monde à l’expérience linguistique) exprima une vérité tout à fait conforme à l’expérience linguistique : l’adjectif ne s’applique proprement qu’à un substantif différent. Toutefois la formule même de Plotin prouve que la forme SS n’est pas absolument dénuée de sens dans le domaine de l’abstraction. La forme relevée cou­rante et concrète n’est pas essentielle, nous l’avons déjà dit, et la pensée originaire est plutôt de la forme SS. Leibniz l’exprimait bien en admettant que toute vérité vient de ce que « le prédicat est contenu dans le sujet » (proedicatum inest subjecto). Autrement dit, le sujet ne saurait légitimement recevoir des qualifications qui ne répondent pas à son essence, et par conséquent tout degré d’identité entre le sujet et le prédicat est possible. De ce point de vue il n’est pas étonnant – et ce n’est pas un pur hasard – que les expressions du type dépourvu de relief, tant évitées par le langage ordinaire, soient relativement fréquentes dans la spéculation abstraite ; έστιν είναι et νόόησις νοήσεως en sont des exemples.

D. LE VERBE.

Dans les langues classiques et jusque dans les nôtres, le verbe est une catégorie d’une richesse si différenciée qu’à lui seul il reflète toute la matière des autres catégories. Si l’indicatif est son mode essentiel, l’infinitif remplit la plupart des fonctions du substantif, le participe celles de l’adjectif. Disposant d’une telle variété d’articulations internes, le verbe suffit à réaliser des constructions du plus haut relief, telles que facere decerno, maneas quaeso, lubens fecit. Les unités ainsi construites posent, elles aussi, la question de la dépendance de leurs éléments. Le participe est à l’indicatif à peu près ce que le génitif est au nominatif, cf. λανθάνω ποιών et oblivio facti. Mais à côté de λανθάνω ποιών on trouve la forme converse λανθάνων ποιώ. Une seule pensée est donc à la base de ces deux expressions, ce qui atténue considérablement leur différence apparente : λανθάνω ne dépend pas plus de ποιώ que ποιώ ne dépend de λανθάνω. Si une telle réversibilité devenait la règle, si chaque suite consacrée AB avait pour complément une suite BA, la fonction du morphème, qui est précisément de fixer le sens (en même temps que l’ordre) des termes, en serait réduite à néant. Le morphème deviendrait plus vide encore que lorsqu’il se borne à signifier une vague dépendance. Mais cette neutralisation totale ne se produit jamais. Grâce au nombre très supérieur des cas où le participe exprime l’accessoire et l’indicatif le principal, un ordre prévaut qui permet d’appliquer la construction partout où se dessine une différence entre le principal et l’accessoire. Mais cet ordre fixé par l’usage fait aussi croire à une semblable différence quand il n’en existe pas réellement dans la pensée.

Conclusion

Arrêtons ici notre étude. Si la méthode que nous avons suivie est valable, il doit être possible de parvenir aux plus hautes et dernières équivalences, à l’unité fondamentale de la syntaxe. Cette unité s’annonce dans l’unité des catégories (encore peu sensible et qui ne se laisse discerner que lorsqu’on élargit beaucoup l’horizon de la linguistique comparée). Disons seule­ment sous quelle forme nous imaginons l’achèvement de notre recherche.

Les catégories voisines comme le substantif et l’adjectif décèlent leur unité originaire par bien des traits communs. L’histoire des langues nous apprend à connaître de fréquentes transitions entre ces catégories. En outre, les adjectifs faisant fonction de substantifs et les substantifs servant d’adjectifs sont nombreux. Il est moins facile de voir ce qui unit le nom au verbe. Leurs domaines sont particulièrement séparés dans nos langues indo-européennes. Il y a cependant des dérivations tendant à débarrasser les substantifs et les verbes de leurs différences fonctionnelles, puisque les substantifs abstraits peuvent indiquer aussi bien l’action que l’acteur. Plus significative encore est cette curieuse particularité de certaines langues américaines que des formes verbales y désignent des objets (un oiseau = il vole). Ces données comparées viennent confirmer notre thèse statique, fondée sur l’équivalence de gaudium hominis avec homo gaudet et homo gaudens. Les grammaires des langues extra-européennes citent de nombreuses données de ce genre. On n’en trouve pas dans le domaine restreint de la souche indo-européenne, où la distinction entre nom et verbe est justement très marquée. Les équivalences qui apparaissent quand on élargit l’horizon linguistique se dissimulent dans nos langues sous des distinctions particulièrement raides. Réservons ces enquêtes complémentaires pour un travail plus poussé et résumons, pour finir, les points établis ici (qui recevront de plus amples développements). Nous sommes partis de l’unité de deux termes, base essentielle de toute intelligibilité et équivalence. L’équivalence est la plus simple quand la dualité se réduit au strict nécessaire, autrement dit à la pure distinction de deux mots. Puis l’équivalence se complique au fur et à mesure que se diversifie cette distinction primaire ; l’équivalence persiste et s’élabore à travers une richesse croissante de distinctions. Celles-ci n’ont cependant pas de valeur absolue. Le but dernier de notre marche est de fondre les distinctions les plus résistantes, de manière à en établir l’ultime et concrète équivalence. Ainsi se réaliserait l’unité de la syntaxe, ainsi serait opéré le retour au moule originaire à travers les multiples formes et différenciations concrètes de la réalité linguistique.

NOTES

1 Avantage d’ailleurs aussitôt compensé par un inconvénient : par cela même qu’il est un troisième terme, l’élément accessoire qu’est le morphème tend à s’arroger une valeur égale à chacun des deux premiers termes et ainsi à les séparer. Si ce danger n’est pas très grave pratiquement, c’est que la manière même dont le morphème détermine le rapport entre A et B favorise le passage de l’un à l’autre, puisque de ne saurait être compris sans que le soient aussi son antécédent et son conséquent.

2 Ces traductions n’ont pas besoin de satisfaire parfaitement aux règles syntaxiques de l’allemand, pourvu seulement qu’elles permettent de bien apercevoir le sens du texte grec. En pareil cas, elles peuvent suggérer au traducteur de nouvelles possibilités de construction dans sa propre langue, des constructions encore inconnues et cependant pourvues de sens, qui, une fois employées, passeront peut-être dans l’usage. Si, pour nous en tenir à l’exemple d’ άυτί, nous décidions de traduire constamment ce mot par en face de, il est probable que la traduction française resterait compréhensible malgré ce qu’elle aurait parfois d’insolite. Que si nous voulons éviter les tournures étranges (mais intelligibles) auxquelles nous condamnerait l’emploi exclusif d’en face de, nous sommes obligés soit de recourir à plusieurs traductions, c’est-à-dire d’employer envers et contre concurremment avec en face de, soit de trouver une périphrase qui remplacera άυτί par toute une proposition et donnera la clef de tous ses emplois.

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