Perspectives du structuralisme test

Hendrik Pos

pp. 183-192


Sans se soucier de ses bases conceptuelles et méthodiques la science est cependant déterminée dans ses résultats d’une façon essentielle par celles-ci. Préoccupé à laisser l’expérience parler d’elle-même, le savant qui se garde de troubler l’image des faits par des idées préconçues et subjectives, obéit cependant inconsciemment à des tendances aprioriques. Celles-ci peuvent être fécondes, mais elles peuvent devenir stériles après avoir été établies consciemment en principes immuables.

L’évolution de la linguistique et particulièrement des sciences phonétiques semble illustrer ce fait. L’esprit du XIXème siècle se reflète dans l’attitude des linguistes de cette époque. Hermann Paul par exemple fut un historiste et psychologiste. La phonétique en particulier était dominée par le nominalisme. Par nominalisme on entend une conception de la connaissance qui implique une conception de la réalité. Il préconise l’idéal d’une connaissance qui doit s’approcher d’une réalité infiniment variée, toute constituée de faits individuels distincts les uns des autres. Cette vision de la réalité implique une critique continuelle de la connaissance, toujours trop abstraite et trop générale pour satisfaire aux exigences du réel.

C’était ce nominalisme qui était à la base de l’empirisme illimité de la linguistique qui a précédé celle d’aujourd’hui. La science avait franchi les limites dans lesquelles elle s’était tenue avant le XIXème siècle. Les notions basées sur un champ limité d’expériences s’étaient révélées toutes insuffisantes pour embrasser l’infinitude de faits qui s’ouvrent à l’expérience et qui doit prescrire son orientation à l’esprit scientifique toujours incliné à des conclusions prématurées. La découverte de l’expérience illimitée avait capté et ébloui les chercheurs, qui regardaient avec méfiance toute synthèse, et qui tentaient d’éliminer autant que possible toute présupposition conceptuelle. La phonétique fut particulièrement dominée par ce nominalisme : elle voulait tout enregistrer. Elle se refusait de se limiter à l’étude de sons «autorisés» par l’usage, puisque dans sa soif du réel elle ne pouvait reconnaître aucune prédilection pour n’importe quel fait à l’exclusivité d’autres faits. Les sons de tous les sujets parlants, aucun excepté, forment le matériel de la recherche phonétique, il s’agit de n’exclure aucune donnée : les ressemblances dans les données individuelles serviront à établir des généralités, qui consisteront en des moyennes. Tel fut le mot d’ordre de l’empirisme.

L’œuvre de Trubetzkoy et de ses collaborateurs a consisté dans un bouleversement décisif de ces anciennes présuppositions. Le structuralisme ayant pris la place de l’ancien nominalisme, des perspectives toutes nouvelles se sont ouvertes. Signalons-en ici les principales sommairement pour insister ensuite sur l’opposition binaire qui caractérise les systèmes phoniques.

Le structuralisme, premièrement, oppose au nominalisme la réalité du général, méconnue par celui-ci. À l’égard du monde des sons cela veut dire, que la réalité prétendue absolue des sons dans leur variété illimitée n’est pas absolue, mais ne constitue que l’aspect qui se présente quand on exclut d’avance la généralité comme aspect subjectif et secondaire. Quand le nominalisme pense que les réalités individuelles sont saisissables avant de les subsumer sous des concepts généraux, il fait erreur de perspective puisque l’individuel n’est jamais sans le général. Ce qui fait des sons un ensemble de données individuelles, c’est la généralité que ce sont tous des sons. Ainsi, la recherche de l’individuel comme tel repose sur la volonté de ne laisser valoir que l’individuel, mais elle ne saisit pas la réalité comme telle, ou le général est dans l’individuel et inversement. Cependant, cette considération logique en elle-même ne saurait justifier toute la fécondité du structuralisme. L’empirisme des phonéticiens s’était limité tout seul par l’établissement de régularités et de moyennes observées dans le monde des sons et qui ne sauraient se concevoir sans l’idée de généralité. Aussi, l’empirisme nominaliste en lui-même se corrige, aussitôt qu’il arrive à établir des lois. Et les généralités inductives n’ont jamais manqué dans la recherche phonétique : malgré sa méfiance extrême envers les généralités, elle y aboutissait d’une façon toute naturelle. Et on n’a pas besoin d’introduire le structuralisme pour que l’individuel et le général se manifestent tous les deux indispensables à la recherche. C’est en autre chose qu’est situé le mérite particulier du structuralisme : c’est que grâce à lui, la généralité n’est plus un résultat qui surprend, et non plus une propriété inexplicable dans un monde de données distinctes les unes des autres, mais un fondement de la compréhension de ces phénomènes mêmes. C’est là que réside le mérite du structuralisme.

Le nominalisme inductif des phonéticiens s’était contenté de constater la pluralité illimitée des sons. Il ne s’opposait pas à l’établissement de généralités inductives, il les admettait, mais il n’essayait de comprendre ni les sons en eux-mêmes ni leurs régularités. Il explorait un monde isolé de phénomènes, qui se présentait sous l’aspect de la généralité inductive. Cet empirisme qui ne demanda rien en plus pouvait s’appuyer sur l’empirisme des sciences de la nature, qui, elles aussi, se contentaient de la constatation des faits et de la généralisation inductive. Ce qui revient à dire que ce nominalisme des sciences phonétiques était naturaliste : ne croyant pas à la vraie compréhension, il n’admettait que celle du plan secondaire, qui est toute formelle.

Or, le structuralisme a dépassé la limitation naturaliste de l’ancienne phonétique. Celle-ci avait identifié les sons à des bruits : elle observait des phénomènes acoustiques, produits par des organes humains, il est vrai, mais sans tenir compte des sujets producteurs. Elle avait cru que la recherche aura tous les avantages à isoler les sons du sujet parlant. En effet, l’observation minutieuse des sons, libérée de toute préoccupation psychologique, fait connaître des particularités qui échappent à ceux qui considèrent les sons dans leurs rapports avec le sujet parlant et avec ses intentions : mais la connaissance de ces particularités est gagnée aux frais d’un changement inaperçu d’objet : l’observateur qui détache le son de ses bases psychologiques afin de saisir de bien près et pleinement le son ne retient qu’un bruit. Aussi, la phonétique était devenue une science des bruits en voulant être une science précise et exclusive des sons. Et c’est le structuralisme qui a rétabli leur caractère aux sons du langage comme véritable objet de la phonétique. Ce faisant, il a vaincu les préjugés nominaliste et naturaliste.

En vérité, ses deux mérites sont intimement liés et ne font qu’un seul : la généralité, admise mais non pas légitimée par le nominalisme enregistreur, manifeste sa pleine signification aussitôt que le son est rattaché à ses bases psychologiques : le son émis par un sujet parlant, n’est pas un bruit individuel et toujours variable, c’est un moyen d’entente dont la généralité est l’essence même. Le structuralisme ne nie pas que le son émis par tel sujet parlant et objectivement enregistré, ne soit un bruit, mais il nie que le son le soit pour le sujet parlant ou pour le sujet écoutant, et c’est dans ces deux qu’il prend son point de départ. L’observateur extérieur, qui observe le son tout seul, observe plus et moins que n’est le son dans la réalité linguistique : plus en ce sens qu’il saisira le son dans son individualité apparente, dans ses menues différences par rapport à d’autres sons ; d’autre part il lui échappera l’unité voulue et intentionnée des sons, qui observés comme bruits, sont distincts, unité qui se révèle seulement à un observateur qui se place non pas en dehors des sujets parlants mais au dedans, qui fait, avec eux, le même effort d’activité linguistique et d’entente. Donc, le structuralisme a rétabli l’introspection dans ses droits : il a fait comprendre, que la réalité linguistique du son n’est pas constituée par ce que l’observation extérieure en saisit, mais par sa connexion intime avec la conscience des sujets parlants. L’analyse de cette conscience, qui est inaccessible à l’observation intérieure, révèle le caractère intentionné du son parlé, c’est à dire que l’activité linguistique réalise les sons d’après les types que lui prescrit le système auquel elle appartient. La découverte de ce fait est d’une fécondité particulière : elle écarte cette sorte de behaviorisme phonétique qui était à la base des recherches antérieures. L’introspection résout d’un coup le problème posé par les régularités indéniables dans le flot des sons : cette régularité est l’expression même de l’activité réglée des sujets parlants qui ne consiste aucunement dans une reproduction soutenue par l’automatisme de l’habitude de sons plus ou moins semblables, mais dans la production de sons qui ont pour modèle le système de phonèmes qui est commun à tous ceux qui parlent la même langue. Les sujets parlants ont dans ce système un moyen d’entente vers lequel s’orientent toutes les activités parlantes et entendantes des membres d’une même communauté linguistique.

C’est ainsi que la phonologie a sauvé le caractère général des phénomènes phoniques : celui-ci dérive directement de l’activité du sujet parlant. Celle-ci étant toujours au service de l’entente, n’a rien d’une expression immédiate des pensées et sentiments par la parole, elle est nécessairement expression par moyen d’un instrument commun à tous. Le côté phonique de cet instrument, c’est le système des phonèmes. L’introspection ne reste pas limitée à la conscience individuelle : c’est en creusant les données de celle-ci, qu’elle découvre des éléments qui la dépassent en ce sens qu’ils n’appartiennent pas davantage au sujet parlant qu’au sujet entendant. Celui-ci reconnaît les sons d’après les types idéaux comme celui-là les produit d’après ces mêmes types : l’entendement n’est que le côté inverse de l’expression par la parole, celle-ci n’est rien si elle n’est orientée vers la possibilité d’être comprise. L’introspection qui découvre le système commun et identique par lequel les sujets s’entendent fait connaître une réalité qui dépasse le monde isolé du sujet individuel et qu’on ne saurait comprendre en se plaçant dans le sujet individuel. Sous cette perspective, la phonologie a des apports précieux à contribuer à la science de la réalité intersubjective. Grâce à la découverte du système idéal des phonèmes on entrevoit la possibilité d’élargir le domaine d’une réalité qui précède à toute séparation des individus. Le système phonique amène à reconnaître une réalité commune qui est entretenue par l’usage des moyens communs d’expression et dont ceux-ci dérivent.

Les données intersubjectives ne se limitant pas à l’aspect phonique de la parole, il y a une analogie intéressante à établir entre l’usage commun des phonèmes et celui des mots et des expressions. Le nominalisme qui a été combattu avec tant de succès dans la phonétique se maintient dans la sémantique, qui, à son tour envisage encore trop les réalités de la signification d’un biais atomisant et extérieur. C’est dire que la sémantique méconnaît trop le caractère essentiellement général de toute expression quand elle pense établir par induction le sens général d’un mot ou toutefois son sens «moyen». En effet, le mouvement phonologique paraît appelé à faire fructifier les autres domaines de la linguistique, où les présuppositions du XIXème siècle sont encore en vigueur.

Une analyse approfondie de l’entente intersubjective montrerait comment la langue à côté d’autres valeurs sociales, morales et culturelles constitue le véhicule et l’expression d’une réalité spirituelle qui enveloppe les individus, qui signifie pour eux une source de communion et d’enrichissement, sans rien déroger à l’individualité de chacun. Ici nous voulons insister sur une autre propriété des phonèmes : leur rapport systématique, qui vient serrer les éléments de façon d’en faire un tout, où les parties sont liées comme si l’ensemble était le produit d’une pensée. On sait que l’opposition caractérise le rapport des phonèmes. C’est un fait d’expérience qui ne se justifie par aucune déduction a priori. Que chaque sujet parlant de la communauté linguistique se sert d’un certain nombre de sons types, qui composent toute la langue, et que ces types sont identiques pour tous les sujets parlants, c’est déjà un fait étonnant qui évoque l’idée d’une finalité inconsciente qui ne s’arrête pas à l’individu humain, mais qui le dépasse en lui fournissant des moyens d’entente d’une simplicité et effectivité qu’aucun projet artificiel, établi par les hommes, n’a pu égaler. Qu’à ce fait se surajoute un ordre intérieur qui fait des phonèmes d’une langue autre chose qu’un assemblage fortuit, est de nature à pouvoir convaincre tout penseur que la même finalité inconsciente qui domine l’organisme humain est à l’œuvre dans la réalité naturelle d’une langue donnée et qu’il n’est pas interdit de concevoir celle-ci comme un organe dans le grand organisme de la société humaine.

Le caractère d’opposition que nous trouvons aux phonèmes, sans en soupçonner l’origine, mais en constatant l’heureuse simplicité et la cohérence qu’il fournit à l’ensemble des sons d’une langue, nous renvoie de l’expérience linguistique à la logique. Après que celle-ci aura éclairé la nature de l’opposition, il sera utile de retourner à l’opposition particulière et matérielle que révèle l’expérience phonologique. L’opposition en elle-même et dégagée de tout facteur matériel, est de nature éminemment logique : c’est une relation qui ne se constate pas, mais qui se pense. Les opposés sont deux, mais d’une façon particulière : leur dualité n’a pas le caractère indéterminé et contingent de deux objets arbitrairement réunis par la pensée. La particularité consiste à ce qu’étant donné l’un, la pensée déduit l’autre, ce qui n’est pas le cas de la dualité contingente. Dans celle-ci, c’est l’énumération qui rattache les éléments. Le contenu reste entièrement en dehors de la synthèse. Aussi, le premier élément d’une dualité contingente ne laisse aucunement prévoir quel sera le second. Dans la dualité d’opposition, au contraire, étant donné l’un, l’autre, sans être donné est évoqué par la pensée. Et ce dernier ne saurait être d’autre : à l’idée de blanc, il n’y a que celle de noir qui soit opposée, à l’idée de beau celle de laid. Donc les opposés sont distincts de contenu et pourtant liés si intimement entre eux que la présentation de l’un évoque l’autre. D’un point de vue de contenu, rien de plus distinct : – le blanc est plus distinct du noir que le jaune – mais d’un point de vue de la pensée, rien de plus lié, de plus inséparable : l’un implique l’autre, l’un ne saurait être sans l’autre. L’opposition montre deux aspects, opposés entre eux à leur tour : les contenus sont très distincts, et pourtant leur distinction est enveloppée dans une unité qui est la raison de leur distinction. La liaison intime entre le noir et le blanc, tout opposés qu’ils sont, dérive de l’unité du concept de la couleur, qui contient en lui toute la gamme des variations et qui se diversifie jusqu’aux extrêmes du noir et du blanc. Quand on considère les opposés et les variations spécifiques qui se rangent à leurs côtés, on voit que c’est le concept qui, par son unité, rend possible la dualité, non pas arbitraire, mais oppositionnelle. Ce qui produit la distinction entre les couples d’opposés, c’est le fait que l’unité du concept se diversifie comme un genre se divise en espèces. Mais ce qui fait, que tout en se diversifiant, le concept maintient son unité, c’est que les espèces ou les variations ne sont pas des objets hétérogènes les uns par rapport aux autres, distinctes mais de façon arbitraire ; l’unité du concept se maintient dans la variété des espèces par le fait même de la liaison intime entre les opposés. Ce que nous avons caractérisé comme liaison intime jusqu’ici, s’appellerait à plus juste titre et logiquement : l’unité des opposés. Il est aussi juste de dire que les opposés manifestent l’unité du concept auquel ils appartiennent que de dire qu’ils sont un, considérés du point de vue du concept qui leur donne l’existence. Ils sont différents, même opposés, mais d’un autre point de vue ils sont un. Il s’agit de préciser cette différence. Elle tient à la distinction de l’intuition (l’allemand Anschauung) et de la pensée. Autant que je me tiens à l’intuition sensible, le noir et le blanc sont distincts, tout simplement différents. Quand je passe de l’intuition à la pensée, je dirais, non seulement que le noir et le blanc sont différents, mais qu’ils sont opposés. L’opposition est une différence extrême et qui ne peut pas être plus grande.

S’en arrêter là, c’est se rendre compte du caractère conceptuel de la différence des opposés. En serrant davantage le rapport du concept à ses spécifications, on comprend qu’il est la source de ces dernières, qui, par rapport à lui, ne sont ni contingentes ni extérieures : c’est le concept lui-même qui se diversifie dans les spécifications, et celles-ci ne sont que des modes du concept, accessibles à l’intuition.

On pourrait trouver que la spéculation exagère par son effort de vouloir déduire les spécifications sensibles de l’unité conceptuelle. On argumentera que le concept qui a moins de contenu que les spécifications ne saurait être le fondement de celles-ci, que toute déduction qui mène de celui-là à celles-ci est une vaine apparence. Mais en laissant indécise la question, si les concepts classificateurs nous permettent de «comprendre» leurs spécification ou bien s’ils ne peuvent qu’ordonner celles-ci, qui sont données d’avance et ainsi fournissent le contenu qui détermine l’ascension vers des concepts plus amples, remarquons que dans les discussions des phonologues il se présente un problème qui rappelle de très près celui de la déduction des spécifications : le problème de la priorité de l’opposition par rapport aux opposés.

L’expérience du phonologue lui fait trouver les phonèmes d’une langue les uns après les autres. Ensuite, parmi certaines des unités trouvées, il découvre les rapports d’opposition. Ainsi l’expérience lui fait connaître les éléments avant les rapports. Mais la pensée, une fois qu’elle a saisi les rapports, ne peut accepter ceux-ci comme secondaires sans renier sa nature : c’est que la pensée entrevoit la possibilité d’une compréhension qui, partant des rapports, en déduirait ou du moins éclaircirait les éléments entre lesquels les rapports existent. Le rapport d’opposition est particulièrement favorable à l’idée d’une compréhension des éléments par la voie déductive : c’est un rapport hautement intelligible, qui peut sembler capable de créer les éléments, de les faire sortir de lui. C’est dans ce sens que certains phonologues ont pu dire que le système phonique n’est pas un ensemble d’éléments phoniques, liés entre eux par des rapports d’opposition, mais que ces oppositions ou distinctions elles mêmes constituent la réalité du système : le phonème ne serait reconnu en lui même dans l’usage, il ne serait reconnu que par rapport à son opposé. Ainsi le sujet entendant reconnaîtrait les phonèmes seulement autant qu’ils se distinguent entre eux et par la voie de cette distinction, et nullement en eux-mêmes.

Il nous semble que ces phonologues poussent une idée vraie jusqu’au point ou elle entre en position à l’expérience. La constatation des rapports intelligibles ne saurait faire oublier le caractère matériel, de propre contenu qui caractérise les éléments phonologiques et qui ne coïncide pas avec ces rapports. Si les éléments n’étaient rien que les rapports, vus d’une façon isolante, il serait impossible de distinguer, dans un système phonique, entre deux phonèmes qui sont en rapport d’opposition et deux autres qui sont dans le même rapport : toutes les oppositions qu’on trouve dans ce système coïncideraient. Si l’expérience enseigne que dans le même système phonique plusieurs phonèmes entre eux sont dans le même rapport, cela prouve que les éléments en tant qu’éléments y sont pour quelque chose et que le caractère opposition n’embrasse pas entièrement ce qui est opposé : l’opposition est une forme, mais qui, dans la langue, ne figure pas toute seule : elle s’appuie sur un contenu. Sans partager l’extrême et spéculative conséquence de ceux qui veulent identifier l’opposition aux opposés, reconnaissons d’autre part que les éléments qui sont liés par des rapports d’opposition montrent une haute cohérence, qui donne à réfléchir sur la pensée inconsciente qui semble présider aux systèmes phoniques. Cette pensée semble avoir saisi dans chaque système phonologique une matière vocale originaire, qu’elle distribue sur des éléments opposés. Sans cette matière, ni les éléments du système ni la distinction des systèmes entre eux ne pourraient exister.

La fécondité de la phonologie nous est apparue sous plusieurs aspects : elle ouvre les voies vers un réalisme de la généralité qui satisfait le philosophe, vers l’introspection qui réintègre la phonétique dans la linguistique, vers une métaphysique de l’entente humaine qui est indispensable aux sciences morales. Finalement, elle attire la réflexion vers la structure intelligible de cette œuvre qu’est un système phonologique, qui paraît tracée par une pensée, sans être le fruit de la réflexion de l’individu.

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First Edition
(1939) "Perspectives du structuralisme", in: , Etudes phonologiques dédiées à la mémoire de M. le Prince N.S. Trubetzkoy, Praha, Jednota Československých Matematiků a Fysiků, pp.71-78.