Quelques perspectives philosophiques de la phonologie test

Hendrik Pos

pp. 107-112


Quand on cherche des perspectives philosophiques dans une théorie qui est limitée à un domaine spécial d’une science empirique comme la phonétique, on n’a pas la prétention d’ajouter à cette théorie de nouvelles matières ni de vouloir en indiquer les limites. La tâche à laquelle le philosophe doit se borner est plutôt d’interpréter la nouvelle théorie d’après sa portée la plus générale, qui est la plus éloignée de toute application concrète. À ce travail il mettra tout son zèle. Par la distance même qui le sépare des recherches de détail il semble particulièrement disposé à dégager de la théorie comme elle est émise, sa formule la plus universelle, qui sera plus serrée d’après le degré auquel elle sondera les profondeurs qui relient les faits à leurs principes. Cette fonction d’interprète respec­tueux d’un ensemble de conceptions dont l’origine est étrangère à toute préoccupation synthétique n’oblige cependant pas moins à rester critique qu’à se pénétrer des matières où la théorie est située.

Ici on bornera ses réflexions à trois points : 1° la nature du phonème, la question de sa réalité et de sa fonction ; 2° la nature du système de phonèmes et 3° la question de l’impor­tance de la théorie phonologique pour la théorie générale du langage.

La phonologie est sortie de la phonétique en opposant à la dernière le nouveau concept du phonème, ou, si on préfère, en mettant ce concept déjà connu au premier plan. Parmi les objections et les malentendus que cette notion a rencontrés, il y en a de très philosophiques : le phonème serait une abs­traction sans réalité, ou bien, ce qui est plus dire, il n’existerait tout simplement pas. En effet, la définition du phonème paraît se prêter à ces objections, puisqu’en premier lieu elle est négative : le phonème n’est pas le son réalisé (qui est évidemment une réalité), il n’est aucun son réalisé, il ne saurait être réalisé, il est quelque chose d’idéal. D’où la conclusion de la part de certains phonéticiens soucieux de ne jamais trans­cender le réel : le phonème est une chose inexistante. Cette conclusion tient à un préjugé qui est des plus naturels et des plus difficiles à démasquer, celui que la seule voie donnant accès aux réalités de la langue est celle de l’observation des sons comme tels. Eh bien, c’est un principe qui parait simple, mais qui est plutôt simpliste. Il y a lieu de distinguer entre deux sortes de simplicité, qu’on peut appeler la subjective et la véritable, ou, si on veut, celle du point de vue et celle du principe. Alors la prétendue simplicité de l’observation des sons comme tels n’est pas autre chose que la simplicité simpliste. Ceci me paraît s’éclaircir par l’analogie avec une science dont le passé remonte bien plus loin que celui de la phonétique.

Il est connu qu’en astronomie le système de Ptolémée après avoir prévalu dans l’antiquité, a été remplacé définitivement par celui des temps modernes. Et pourtant le système antique est bien plus convaincant pour celui qui se place sur la base de la simple observation que la théorie pleine d’abstractions mathé­matiques qui est la conception moderne des mouve­ments des corps célestes. Ici le progrès a consisté justement en ce que de la simplicité simpliste qui amenait à une infinité de données toujours nouvelles et jamais en accord avec les explications projetées sur la même base, l’esprit ait su se libérer pour atteindre l’attitude vraiment simplifiante qui l’a rendu capable de calculer les événements sphériques en les sou­mettant aux quelques règles du calcul différentiel. Simplicité simpliste amenant aux embarras infinis de la théorie des cycles et épicycles de Ptolémée ; simplicité véritable, qui par un puissant effort d’abstraction a rendu l’esprit maître des objets.

Dans le domaine des sons il n’en est pas autrement : la théorie des phonologues, c’est la révolution de Copernic en ce sens, que c’est la façon la plus simple de présenter les phénomènes sonores. Par contre la phonétique antérieure, si elle se tient strictement à sa méthode d’observation tout court, ne saurait éviter de tomber dans un abîme de phénomènes individuels et toujours nouveaux. Même si, de sa façon elle arrive à des classifications, les cadres qu’elle dresse ne sont pas d’une valeur explicative égale à celle de la phonologie.

Mais, a-t-on objecté, ces éléments dont la phonologie fait cas, ne sont que des constructions ou des abstractions. Nouveau malentendu : ils le sont si peu qu’il importe de souligner que ce sont des faits d’expérience, qui se manifestent dans la réalité ou nous vivons et qui sont expérimentales à plus juste titre que les prétendus sons objectivement perçus, lesquels personne ne perçoit à moins de se décider à devenir phonéticien. Si les explications que les phonologues eux-mêmes en ont donné ont pu fournir quelques armes aux défenseurs de l’ancienne phonétique et s’il n’est pas trop abusé qu’en philosophe on ose vouloir aider à la défense, il importerait de relever que le terme visé ou intentionné (all. gemeint) qu’on emploie pour carac­tériser le phonème en opposition au son réalisé, prête à des confusions puisqu’il ne relève que très unilatéralement la nature du phonème. Si ce dernier n’était que « gemeint », il serait purement subjectif et individuel. Il varierait autant que varient les prononciations infiniment nuancées d’un même mot ; avec cela il perdrait tout ce qui le rend précieux pour la compré­hension des phénomènes.

Il est bon de souligner, que le phonème est dans la conscience linguistique, que ce n’est pas une chose inconsciente, que sa connaissance intime est présente à chaque membre d’un groupe linguistique, mais il est insuffisant de le caractériser seulement comme « visé ». Ce qui est visé par un individu peut très bien ne pas être compris comme tel par un autre.

Le phonème est aussi peu visé qu’il n’est une norme idéale ou une moyenne statistique. Au sujet de ce qu’il vise, l’individu peut rester solitaire. Mais cela n’est jamais le cas avec le phonème parmi les membres d’une collectivité linguistique. Le phonème ne peut justement pas rester auprès de l’individu qui le vise ou réalise, il est aussi essentiellement reconnu par le sujet écoutant qu’il est visé par le sujet parlant. Et entre ces deux l’entente est des plus parfaites, à ce point qu’il y ait moins de malentendu sur les phonèmes que sur n’importe quel autre instrument de l’expression linguistique. S’il en est ainsi, il faut aller plus loin en se disant, que l’ensemble des phonèmes d’une langue, par son caractère bilatéral, représente une valeur tout objective. Cela posé on peut entrevoir que ce ne sont pas les individus qui dressent entre eux les phonèmes dans le but de s’entendre après, mais que plutôt inversement, c’est dans les phonèmes que les membres de la collectivité linguistique se retrouvent, que les phonèmes sont et l’instrument et le contenu originaire de leur entente. En le prenant de ce biais le phonème se définirait comme le plus petit élément sur lequel les individus d’une communauté linguistique s’entendent en ajou­tant, que toute entente d’ordre supérieur est plus problé­matique et plus menacée que celle-là. En même temps le phonème se rangerait parmi les contenus significatifs de la langue et la sémantique commencerait à un degré plus bas qu’il na été conçu avant. Le son serait au phonème ce que le mot serait au sens.

Chaque langue ayant son système particulier de phonèmes, le problème se pose, quel travail interne de la conscience collective a produit pour une langue déterminée ce système et pas un autre. Tous les systèmes phonologiques ont ceci en commun, qu’ils se présentent comme des ensembles de sons, choisis non sans ordre, parmi les possibilités infiniment éten­dues. Le phonème est un son, élu parmi d’autres pour être un sens. Ce sens ne se circonscrit pas comme il est le cas avec les mots et les phrases : il se sent. La liaison entre l’élément sonore et le fonctionnel est tellement intime ici qu’on arrive à peine à séparer l’un de l’autre dans la pensée. On ne peut demander aux membres d’une collectivité linguistique l’expli­cation du phonème k de l’angl. cool, keep, call, sans entendre produire ce k dans ses manifestations différentes. Et pourtant, si intimement que le phonème relie le son au sens, la pensée les distingue et la question se justifie : pourquoi ce son-ci est-il ce sens-là ? Autant que cette question se pose, il reste dans l’union du son au sens un facteur contingent, irrationnel. Cette contingence paraît se réduire quand on considère le phonème isolé jusqu’ici, dans l’ensemble du système, de son système. C’est en choisissant les phonèmes corrélatifs que la langue arrive à effacer le contingent provisoire du choix de n’importe quel phonème particulier, c’est en procédant systématiquement dans la réunion des phonèmes qu’elle légitime ce qui paraît irrationnel d’un point de vue limité.

Pour terminer, quelques mots sur la réception des découvertes phonologiques dans la théorie générale de la langue. Ces découvertes paraissent signaler le provisoire de la distinction entre une science des sons et une science des significations. La science des phonèmes est déjà de la sémantique, à savoir la plus élémentaire et celle qui doit être la base pour comprendre les étages supérieurs. Si nous comprenons, grâce à la théorie phonologique, que la sémantique commence à un étage plus bas qu’on n’avait supposé jusqu’ici, il importera de trouver la loi qui ferait comprendre le système phonologique comme premier terme d’une série ascendante de complications, ou toujours un même principe fondamental est appliqué. Une telle formule paraît se dessiner, quand on compare le phonème avec le mot, le mot avec la phrase.

Il est généralement reconnu que le mot n’existe pas isolément, qu’il fonctionne toujours dans un ensemble. Cependant per­sonne n’ira jusqu’à nier que le mot n’apporte son secours à la construction de la phrase, à dire qu’il n’est rien. Le mot, en prêtant son secours à la construction de l’ensemble qui est la phase, n’y figure pas comme il figure à l’état isolé ; il prend un autre aspect, il s’efface dans les services qu’il rend. Cet efface­ment s’impose aux sujets linguistiques avec une telle force qu’on ne pourrait se représenter aucunement la façon dont le mot se présente à l’état isolé, autant qu’on est emporté par le courant de la phrase. Il ne paraît pas être autrement du phonème : lui aussi s’efface plus ou moins, mais sans dis­paraître entièrement dans les ensembles qui sont les mots. C’est une sorte d’oubli de la valeur du phonème isolé que la conscience linguistique s’impose pour arriver à faire fonctionner ces unités supérieures qui sont les mots. La supériorité séman­tique du mot envers le phonème consiste dans ce que le phonème n’admet pas la séparation entre son et sens, tandis que le mot dispose de la possibilité d’être expliqué par d’autres moyens linguistiques. En même temps au sujet du mot il y a plus de malentendus possibles qu’au sujet du phonème, mais moins qu’au sujet de la phrase et des autres unités plus complexes.

Dans l’hiérarchie qui monte du phonème au mot, du mot à la phrase deux lois directrices et dont l’union est étroite, se font entrevoir, celle du choix systématique qui règle les rapports des éléments sémantiques et celle de la synthèse, qui met ces éléments au service de buts expressifs qu’à l’état isolé et distinct ils ne pourraient remplir. Les sons sont élus pour être des phonèmes, les synthèses de phonèmes pour être des mots, les synthèses de mots pour être des phrases. Les sons qui restent en dehors de ce choix restent des sons, et ainsi les synthèses de phonèmes et de mots. Choix et synthèse constituent les lois fondamentales de la langue, conçue comme système sémantique à plans superposés, dont le plus bas est celui des phonèmes et dont le sommet ne se laisse jamais fixer en définitive.

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